Il écoute le sang battre à ses tempes sonores, il se sait mâle, il se croit divin. Il devine, le bélier à la corne belliqueuse et splendide, coiffé de ses macarons d'airain, qu'il n'est pas un animal comme les autres. Il renie les placides créatures de Panurge et leurs rabelaisiennes moutonneries. Il ne bêle pas, lui, il blatère. Devenu mouton, il reste le chef, le conducteur auréolé de ses prouesses en mythologie et de ses mues merveilleuses.
Comme il est ruminant, on le croit pensif. On le veut tondre comme un de ses congénaires à la nuque molle. Qu'on essaye pour voir ! Il ne se sent ni laineux ni doux. Il a partie liée avec la Toison d'or, les mythes et les coups (de bélier) du destin. (...)
Son ardeur combative qui le hausse au-dessus du troupeau intimide les bergers et les chiens. Quel appétit ! Ah, la curiosité de sentir, la volupté de connaître, le bonheur de rompre ! Doux comme un agneau, drôle d'expression !
Non, il est d'une autre étoffe. Par ses foucades et ses sautes d'humeur, il traduit les soubresauts des astres, les aléas du printemps. Il est fantasque, remuant, têtu, zélé et, s'il le faut brutal. Qu'il cosse avec un rival ou béline en galante compagnie, il procède par boutades et s'efforce d'un front orageux d'abattre les barrières et de briser les entraves. Il n'a pas les deux pieds dans le même sabot. Il est astreint au sommet. C'est un soldat, un solitaire, un croisé, un esprit clair et rude. (...)
Le scorpion:
(...) Il aime la solitude: active, délibérée, heureuse, mûrissante. Il aime l'eau quand elle est profonde, stagnante, gravide de songes.
il pose au sorcier, au jeteur de sorts, au diseur de vérités. Il consent au pouvoir à condition qu'il soit occulte ou magnétique. Négateur, entier, cassant, tortueux, diviseur... oui, oui, allez-y, ne vous gênez pas, pourvu qu'on parle de lui. Il impose sa loi mais il ne veut pas que ce soit dit. Qu'on comprenne bien qu'il est détaché de toutes choses. D'ailleurs, il est pudique: quand il s'érige (car il est mâle), s'enfle (car il est un peu femme), se contemple, apprécie la pointe de son dard comme s'il touchait du doigt la bombe atomique, il s'abrite dans les cabinets. Il macère dans sa cuirasse sans défauts. Il fermente. Il cuve son encre. Avec l'âge, il se madérise. (...)
Morfonde
Morfonde aime les causes désespérées : il en est une. Le plus souvent, il contemple ses mains qu'il trouve laides. Deux rides profondes aggravent son beau visage de conspirateur brouillé avec les destins. Il vous toise d'un oeil ennuyé, méprisant, lointain. On décèle dans son regard du calcul, de l'impatience et de l'envie qu'un rire franc d'Eliacin auquel il ne faut pas se fier dissipe aussitôt. Il paraît alors douze ans, lui qui en aura bientôt quarante. Pourquoi ce coeur haché par des tendances contraires ? Tour à tour fervent et cynique, ombrageux et mondain, indifférent et sensible, méditatif et charnel, Morfonde est affreusement insatisfait. (...)
Morfonde entretient des audaces, des météores secrets qu'il est seul à connaître et des mensonges que tout le monde devine. Sa devise : en pure perte.
Platonique, tortueux, immature, empêtré de réticences et de feintes, il se retient de surgir, s'interdit de tenter mais rêve de parvenir. (...)
Passages du livre de Frédéric Ferney " La comédie littéraire "
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Tout une vague de douceur venait de la recouvrir.
