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Jeudi 27 septembre 2007
Chapitre 2. Le désert rouge.


    Je ne peux continuer ce récit sans vous expliquer nos conflits personnels, nos guerres intestines, notre désespérante humanité. Nous sommes affublé d’un don que beaucoup nous envie. Nous portons en nous l’espoir de chacun. Nous passons pour des sages, de grands maîtres au savoir immense. Mais nous sommes incapable de maîtriser notre propre existence. Nous ne pouvons protéger ceux que nous aimons. Nous devons toujours faire des choix qui nous semblent souvent cruels. Nous sommes, tout autant que vous, des marionnettes. Pas de répit, dans la recherche perpétuelle du bonheur. Pas de pause, dans les fuites constantes de nos jeunes apprentis de la vie. Et pourtant, nous nous obstinons, avec un goût immodéré, à poursuivre notre quête de l’inéluctable. Nous savourons chaque minute. Chaque parcelle de notre corps nous rappelle combien nous sommes fragile et puissant, tout à la fois. Notre prétention à la reconnaissance ne peut que nous conduire au pire comme au meilleur. C’est, le plus souvent, notre façon de faire savoir que nous existons. Sous quelque forme qu’elle se présente, notre prétention à la vie l’emporte en général. Je dis bien en général, ce n’est pas toujours le cas. La perte de mon père, m’a laissé un goût d’amertume. Il quittait ce monde pour échapper à une fin horrible. Il se séparait de la vie pour sauver notre peuple des découvertes que risquaient de faire les Renoueurs. Il se sacrifiait dans l’intérêt général, tout comme du sien. Que le monde entier devienne esclave d’un groupe de tortionnaires avides de pouvoir n’était évidemment pas souhaitable. Mais, il m’abandonnait. Il me laissait à mon sort d’adulte naissant. Je me retrouvais confronté à toutes ces horreurs, confronté à la réalité de l’existence qui m’était, jusqu’à ce jour, inconnu.
    Il y a plusieurs siècles de cela, certains Mitatoués cherchèrent un moyen de se libérer du joug des Obiscients. Ils firent appel à des hommes et des femmes pratiquant des expériences, pour améliorer l’humanité, disaient-ils. Nos ancêtres n’ignoraient rien des risques encouru. Ils savaient jusqu’où pourrait les mener cette tentative s’ils se prêtaient à de telles manipulations. Ils prirent malgré tout ce risque et, beaucoup d’entre eux y laissèrent la vie. Le temps, les années s’écoulèrent jusqu’à l’apparition, ou plutôt, la transformation progressive de ces hommes et ces femmes. Au lieu de faire naître la liberté au sein de notre groupe, ils accouchèrent de ce qu’ils sont depuis lors: des Maîtres perverti par leur cupidité, des soudards avides de sang et de pouvoir, des Renoueurs. Nous avons contribué à créer cette calamité humaine pour avoir voulu nous défaire de ce que certains jalousent en nous et appellent un don: la prescience.

                                                                    *

    Sur une terre aride, entourée de montagnes dentelées et dénudées, est le pays des Pères. Rien ne pousse dans cette contrée, sans la volonté acharnée des hommes. De rares sources existent pourtant. Des puits creusés à la force des bras sont, le plus souvent, l’unique recours pour survivre en cet endroit hostile. Un soleil de plomb, ou une rafale de vent assèchent tout, au moindre retard d’irrigation. Ce n’est pas l’amour, ni le charme de ce lieu qui ont attiré la vie ici. Non, c’est justement ce côté désertique, cette assurance d’être tranquille, pas d’intrusion, ni de fuite qui ne soit payé au prix fort, celui d’y laisser la vie. La sécurité est malgré tout maintenu par de nombreux hommes armés. Enfin, la sécurité de ceux qui sont, de façon toute relative, maîtres de leur existence. Pour les autres, se serait plutôt l’insécurité. Le pays des Pères n’est pas ce que l’on pourrait appeler un endroit rêvé. Ce serait plutôt l’endroit que l’on chercherait à fuir le plus rapidement possible. Ce serait également le lieu qui ne devrait jamais avoir existé. Pourtant, il est là. Il représente le quotidien de toute une population. Il est devenu une région où les hommes et les femmes se reproduisent. Ils créent de nouvelles générations qui ne connaîtront rien d’autre que ce pays, ce climat et cette dureté de vie. Tout faire pour qu’ils n’aient pas le choix. Tout mettre en oeuvre pour qu’ils soient à tout jamais aliénés. Qu’ils soient incapables d’émettre le moindre signe de réflexion et encore moins de rébellion.

par Claire Ogie publié dans : Mangeurs de maux. (7) communauté : L'écriture dans tous ses états
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