Mardi 9 octobre 2007
Chapitre 3. Un enfant devenu grand.
Vous vous doutez bien qu’il nous est difficile de nous déplacer. Nous ne pouvons pas aller et venir à notre gré, dans tous les coins du pays, pour avertir vos semblables des risques ou des dangers qu’ils encourent. Nous sommes heureusement secondés par un peuple sorcier. Sans lui, nous ne pourrions rien faire. Nous ne serions d’aucune utilité. C’est avec leur aide que nous pouvons franchir des kilomètres en l’espace de quelques secondes, pour nous trouver à l’endroit même de nos prédictions. Nous avons malgré tout un autre handicap, celui du croisement des chemins. Celui des fourches, des embranchements de la vie. Rien ne nous indique alors quelle est la bonne voie. Nous devons nous porter sur les lieux avec une incertitude permanente quant au déroulement final de notre intervention. Il n’y a jamais rien de définitif, tout est toujours en mouvement. C’est là tout l’intérêt de nos vies, tout comme des vôtres. Ce même peuple sorcier vit avec nous depuis des siècles. Il gère, il s’occupe de notre communauté. C’est lui qui élève nos enfants pendant nos absences répétées. C’est lui qui nous permet d’accomplir notre tâche avec l’esprit libre en ce qui concerne nos familles. Nul danger ne peut advenir tant que nos consignes sont respectées. Nous essayons, en quelque sorte, d’être les garants de la paix dans nos deux mondes. C’est là notre tâche quotidienne. Nous sommes sur cette terre dans cet unique but. Comme je vous l’ai expliqué précédemment, notre conflit avec les Renoueurs ne date pas d’hier. Au cours de leurs dernières expériences, ils cherchaient à former des couples d’hommes et de Mitatoués. Un homme et une Mitatouée, ou une femme et un Mitatoué. Qu’allait-il en sortir ? Pourraient-ils ainsi créer de nouveaux êtres doués de prescience ? Tous ceux et celles de mon peuple qui se sont prêtés à ces types d’échanges, y ont perdu la vie. Nous savons malgré tout, qu’une des nôtres avait donné naissance à un enfant mâle. A l‘époque de l‘arrivée de Guénolé et Alix en pays Renoueurs, cet adulte avait environ trente ans. Pour ce qui est des femmes, nous ignorons tout de leur destin. C’est d’ailleurs un point particulièrement inquiétant. Il nous manque six existences qui étaient également porteuses de nouvelles vies, mais nous ne savons rien d’elles. Sont-elles mortes ? Ont-elles mis leurs enfants au monde ? Combien ont survécu ? De quel sexe sont-ils ? Et surtout, peuvent-ils prévoir l’avenir et, si oui, dans quelles conditions ?
*
Les yeux perdu dans le vague, un grand gars errait le long de la maison des Pères. L’attente était pénible, le découragement latent. Que faire sinon se plier aux ordres. Comment parvenir à sauver ses idées quand le chaos semble vouloir mettre la main sur tout ce qui avait de la valeur à nos yeux ? Comment se résoudre à laisser partir ses rêves ? Comment résister à cette peur de les voir s’enfuir à tout jamais et d’être brutalement incapable du moindre espoir, du moindre désir ? Comment vivre sans tout cela ? Les certitudes une fois passées laissent souvent place à l’inquiétude, aux doutes, aux questions sans réponses. Plus de formules toutes faites, plus de faciles reproches ni d’obscures solutions, le néant à portée de mains. Le silence et la nuit, un jour de marché noir de monde sur la place du village, le soleil à son zénith. Voilà des pensées qui auguraient du trouble qu’Hégésippe éprouvait depuis son éloignement du village des six champs. Plus rien n’avait de sens à ses yeux. Tout semblait aller de travers. Pourtant ses visions étaient toujours présentent et rien ne semblait vouloir l’en écarter. Son rêve le plus important, celui qu’il faisait presque quotidiennement, continuait de le tarauder. Il y avait longtemps cru. Il s’y était accroché. Mais cette attente, cette solitude forcée le minait. Que faire sinon se plier aux ordres. Aux ordres, mais aux ordres de qui d’abord ? Il était son propre maître. Il était utile. Il était aimé. Il le savait. Rozenn ne pouvait pas l’avoir oublié. C’était impossible. Elle l’attendait, forcément. Elle ne pouvait pas s’être détournée de lui. Son rêve le tenait éveillé des nuits entières. Où dormait-il réellement, rêvant d’être éveillé ? Il ne savait plus trop, le doute le tenaillait. Son rêve, le rêve qui lui avait fourni tant d’exaltation, le laissait maintenant pantois. Il ne savait plus trop comment l’amadouer. Il ne savait plus trop s’il devait s’en réjouir ou s’en inquiéter. Il ne savait plus trop comment l’appréhender, comment vivre tout simplement. Où se situait la limite entre sa vie et ce qu’il voyait dans ses rêves ? Les images étaient immuables. Elles se répétaient à l’infini, jusqu’à ce qu’elles prennent corps.
Alors il attendait. Il attendait et se désespérait. Parfois, la vie remontait en lui comme une source jaillissante et le forçait à courir, à parler, à s’agiter, en vain. Il attendait toujours. Des élans, des pulsions de vie l’agitaient régulièrement, le laissant sans force, le sourire aux lèvres, le regard au loin, attendant sans fin son heure. Le calme avant la tempête, l’observateur du coin de la rue, le vieux sage caché au tréfonds d’un jeune enfant, l’anonyme qui sait tout de vous et attend le moment faste pour agir. Il était un peu tout cela à la fois. Il surprenait. Il inquiétait. Il faisait peur. Souvent raillé par les autres, rarement pris au sérieux, son rêve le prenait maintenant tout entier sans lui laisser de répit. Comment s’accepter tel que l’on est ? Comment garder, au plus près de soi, cette force, cette confiance en l’avenir qui semble toute tracée, car pleine de promesses de changement, de joie à venir ? Comment arriver à rester celui que l’on est, si votre entourage vous prend pour un doux dingue ? Comment survivre à cet enchaînement d’images et de certitudes confinées dans son esprit sans risquer d’y perdre la raison ? Comment faire comprendre aux autres ce qui l’obsède et ne lui laisse aucun repos ?
Vous vous doutez bien qu’il nous est difficile de nous déplacer. Nous ne pouvons pas aller et venir à notre gré, dans tous les coins du pays, pour avertir vos semblables des risques ou des dangers qu’ils encourent. Nous sommes heureusement secondés par un peuple sorcier. Sans lui, nous ne pourrions rien faire. Nous ne serions d’aucune utilité. C’est avec leur aide que nous pouvons franchir des kilomètres en l’espace de quelques secondes, pour nous trouver à l’endroit même de nos prédictions. Nous avons malgré tout un autre handicap, celui du croisement des chemins. Celui des fourches, des embranchements de la vie. Rien ne nous indique alors quelle est la bonne voie. Nous devons nous porter sur les lieux avec une incertitude permanente quant au déroulement final de notre intervention. Il n’y a jamais rien de définitif, tout est toujours en mouvement. C’est là tout l’intérêt de nos vies, tout comme des vôtres. Ce même peuple sorcier vit avec nous depuis des siècles. Il gère, il s’occupe de notre communauté. C’est lui qui élève nos enfants pendant nos absences répétées. C’est lui qui nous permet d’accomplir notre tâche avec l’esprit libre en ce qui concerne nos familles. Nul danger ne peut advenir tant que nos consignes sont respectées. Nous essayons, en quelque sorte, d’être les garants de la paix dans nos deux mondes. C’est là notre tâche quotidienne. Nous sommes sur cette terre dans cet unique but. Comme je vous l’ai expliqué précédemment, notre conflit avec les Renoueurs ne date pas d’hier. Au cours de leurs dernières expériences, ils cherchaient à former des couples d’hommes et de Mitatoués. Un homme et une Mitatouée, ou une femme et un Mitatoué. Qu’allait-il en sortir ? Pourraient-ils ainsi créer de nouveaux êtres doués de prescience ? Tous ceux et celles de mon peuple qui se sont prêtés à ces types d’échanges, y ont perdu la vie. Nous savons malgré tout, qu’une des nôtres avait donné naissance à un enfant mâle. A l‘époque de l‘arrivée de Guénolé et Alix en pays Renoueurs, cet adulte avait environ trente ans. Pour ce qui est des femmes, nous ignorons tout de leur destin. C’est d’ailleurs un point particulièrement inquiétant. Il nous manque six existences qui étaient également porteuses de nouvelles vies, mais nous ne savons rien d’elles. Sont-elles mortes ? Ont-elles mis leurs enfants au monde ? Combien ont survécu ? De quel sexe sont-ils ? Et surtout, peuvent-ils prévoir l’avenir et, si oui, dans quelles conditions ?
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Les yeux perdu dans le vague, un grand gars errait le long de la maison des Pères. L’attente était pénible, le découragement latent. Que faire sinon se plier aux ordres. Comment parvenir à sauver ses idées quand le chaos semble vouloir mettre la main sur tout ce qui avait de la valeur à nos yeux ? Comment se résoudre à laisser partir ses rêves ? Comment résister à cette peur de les voir s’enfuir à tout jamais et d’être brutalement incapable du moindre espoir, du moindre désir ? Comment vivre sans tout cela ? Les certitudes une fois passées laissent souvent place à l’inquiétude, aux doutes, aux questions sans réponses. Plus de formules toutes faites, plus de faciles reproches ni d’obscures solutions, le néant à portée de mains. Le silence et la nuit, un jour de marché noir de monde sur la place du village, le soleil à son zénith. Voilà des pensées qui auguraient du trouble qu’Hégésippe éprouvait depuis son éloignement du village des six champs. Plus rien n’avait de sens à ses yeux. Tout semblait aller de travers. Pourtant ses visions étaient toujours présentent et rien ne semblait vouloir l’en écarter. Son rêve le plus important, celui qu’il faisait presque quotidiennement, continuait de le tarauder. Il y avait longtemps cru. Il s’y était accroché. Mais cette attente, cette solitude forcée le minait. Que faire sinon se plier aux ordres. Aux ordres, mais aux ordres de qui d’abord ? Il était son propre maître. Il était utile. Il était aimé. Il le savait. Rozenn ne pouvait pas l’avoir oublié. C’était impossible. Elle l’attendait, forcément. Elle ne pouvait pas s’être détournée de lui. Son rêve le tenait éveillé des nuits entières. Où dormait-il réellement, rêvant d’être éveillé ? Il ne savait plus trop, le doute le tenaillait. Son rêve, le rêve qui lui avait fourni tant d’exaltation, le laissait maintenant pantois. Il ne savait plus trop comment l’amadouer. Il ne savait plus trop s’il devait s’en réjouir ou s’en inquiéter. Il ne savait plus trop comment l’appréhender, comment vivre tout simplement. Où se situait la limite entre sa vie et ce qu’il voyait dans ses rêves ? Les images étaient immuables. Elles se répétaient à l’infini, jusqu’à ce qu’elles prennent corps.
Alors il attendait. Il attendait et se désespérait. Parfois, la vie remontait en lui comme une source jaillissante et le forçait à courir, à parler, à s’agiter, en vain. Il attendait toujours. Des élans, des pulsions de vie l’agitaient régulièrement, le laissant sans force, le sourire aux lèvres, le regard au loin, attendant sans fin son heure. Le calme avant la tempête, l’observateur du coin de la rue, le vieux sage caché au tréfonds d’un jeune enfant, l’anonyme qui sait tout de vous et attend le moment faste pour agir. Il était un peu tout cela à la fois. Il surprenait. Il inquiétait. Il faisait peur. Souvent raillé par les autres, rarement pris au sérieux, son rêve le prenait maintenant tout entier sans lui laisser de répit. Comment s’accepter tel que l’on est ? Comment garder, au plus près de soi, cette force, cette confiance en l’avenir qui semble toute tracée, car pleine de promesses de changement, de joie à venir ? Comment arriver à rester celui que l’on est, si votre entourage vous prend pour un doux dingue ? Comment survivre à cet enchaînement d’images et de certitudes confinées dans son esprit sans risquer d’y perdre la raison ? Comment faire comprendre aux autres ce qui l’obsède et ne lui laisse aucun repos ?
par Claire Ogie
publié dans :
Mangeurs de maux. (11)
communauté :
L'écriture dans tous ses états
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